Félix Leclerc adopté par Vaudreuil
par Mélanie Meloche-Holubowski
Article du journal l'Etoile de
Vaudreuil-Dorion, le 5 août 2008
Lors d’un chaud après-midi de juillet, quatre
amis se sont réunis dans la maison de Félix Leclerc afin de
commémorer les 20 ans de son décès, survenu le 8 août 1998.
Vingt années qui se sont écoulées trop vite pour les voisins
du chansonnier. Mais deux décennies plus tard, l’esprit de
Félix a repris vie, le temps d’émouvantes retrouvailles.
C’est autour d’une table dans le salon de
cette maison du chemin de l’Anse à Vaudreuil-Dorion,
maintenant un endroit historique, que Janine Sutto, Rosaire
Vinet, et Geneviève et Danny Mauffette ont raconté leurs
souvenirs les plus mémorables avec cet homme, devenu une
légende. M. Vinet et Mme Sutto sont des voisins et grands
amis. Danny et Geneviève sont les enfants de Guy Mauffette, un
grand ami de Félix.
Peu de gens savent que Félix a adopté
Vaudreuil comme résidence d’inspiration et de détente pendant
plus de 20 ans. Le chemin de l’Anse, le lac des Deux
Montagnes, les champs à perte de vue, et le noyau villageois
ont permis à Félix de créer poèmes, chansons et pièces de
théâtre qui font maintenant partie du répertoire classique
québécois. C’est à Vaudreuil qu’il a composé ses plus belles
œuvres.
De ti-gars à vedette
Peu de gens pouvaient prévoir que ce sixième
enfant d’une famille de onze, né le 2 août 1914 à La Tuque,
deviendrait un jour un artiste de renom. Lors de ses études à
l’Université d’Ottawa en 1931, il s’est découvert un intérêt
pour l’écriture et le théâtre. À cette époque, les paroles de
sa première chanson, Notre sentier, y sont composées.
Notre sentier près du ruisseau
Est déchiré
par les labours
Si tu venais, dis-moi le jour
Je t’attendrai sous le bouleau
Toutefois,
Félix abandonne l’université pour travailler à la ferme de ses
parents, à Sainte-Marthe. Il part ensuite à Québec pour
travailler comme animateur radio pendant trois ans. Puis, un
peu las de son travail, il revient à Sainte-Marthe en 1937. En
1939, il rencontre Guy Mauffette, qui deviendra son meilleur
ami et son complice dans le monde artistique. Danny et
Geneviève Mauffette expliquent que ces deux compagnons étaient
tout à fait contraires. « Guy, c’était le rêveur, et Félix, il
était terre à terre », dit Geneviève.
En 1942, Félix
se joint à la troupe théâtrale « Les compagnons de
Saint-Laurent ». Cette même année, il épouse Andrée Vien, une
femme coquette et élégante qu’il surnomme affectueusement Doudouche. Ils auront un fils ensemble, Martin.
À
cette époque, Vaudreuil est un endroit de villégiature et un
véritable carrefour d’artistes, et les compagnons de
Saint-Laurent décident de s’y établir.
Félix et Doudouche louent une maison sise au 122, chemin de l’Anse,
appartenant à Alcide Pilon.
En 1950, l’impresario
Jacques Canetti découvre le talent de Félix. C’est à la gare
de Dorion que ce dernier reçoit un télégramme l’invitant à
Paris pour entamer sa carrière.
Les années suivantes,
Félix valse entre les tournées en France et la tranquillité de
Vaudreuil. « Il revenait à Vaudreuil recharger ses batteries
», mentionne son ami, l’écrivain Marcel Brouillard.
En
1956, Félix achète d’Émilien Denis la propriété du 186, chemin
de l’Anse. Danny Mauffette se souvient encore du décor
chaleureux de celle-ci : « Il y avait une télévision en noir
et blanc dans le coin, là. Il y avait une grosse bûche en
érable, une vieille radio, et une selle de chameau rouge. Dans
la cuisine, un îlot en demi-lune rouge et un coucou. » Au
deuxième étage se trouvait le bureau de Félix, rempli de
livres, de papiers et de souvenirs provenant du monde entier.
En 1953, Félix revient au Québec en tant que vedette
florissante. Malgré son immense succès en France, Félix
demeurait, aux yeux de ses amis, toujours le même homme, sans
prétention, tout simple.
Commérage comme inspiration
En fait, Félix serait peut-être un peu gêné de
l’attention qui lui est portée encore aujourd’hui. Il
préférait sans doute entendre les potins des gens de
Vaudreuil. « Il avait le nez fourré partout, Félix. Il savait
tout ce qu’il se passait », raconte Danny Mauffette.
Pour rester à l’affût des dernières nouvelles, Félix
fréquentait le magasin général, la boulangerie et l’épicerie
du village. Il aimait aussi visiter les forgerons avec M.
Vinet, dont le travail l’impressionnait.
Assidu à
l’église Saint-Michel, Félix s’est inspiré d’un sermon du curé
Adhémar Jeannotte pour composer la chanson
Attends-moi ti-gars :
Quand
monsieur l’curé raconte
Qu’la paroisse est pleine
d’impies
C’est pas à cause des péchés
C’est qu’les dîmes sont pas payées
Félix aimait aussi
fêter avec ses voisins. « Je me souviens d’une fête que j’ai
organisée. Nous avons fêté pendant trois jours, avec deux
agneaux, deux tonneaux de vin, » précise Janine Sutto. Par
contre, Danny se rappelle les énormes feux de joie de poteaux
de téléphone. Attaché à la terre
Félix a voulu habiter Vaudreuil par amour de
la nature. Il adorait sa grange à l’arrière, qu’il nommera
L’Auberge des morts subites. De nombreuses pièces de théâtre
et soirées de musique prendront vie dans cette grange,
notamment avec le groupe théâtral VLM, qu’il a fondé avec Guy
Mauffette et Yves Vien. On y retrouvait des poules, des
chevaux, des canards et même une biquette gourmande. « Il
avait un attachement à la terre », explique Danny.
D’ailleurs, cette vie de campagne l’aurait inspiré à
écrire L’hymne au printemps :
Vois, les fleurs ont
recommencé Dans l’étable crient les nouveaux nés
Viens voir la vieille barrière rouillée
Endimanchée de toiles d’araignées.
Danny se
souvient des nombreuses marches que faisait Félix dans les
champs derrière sa maison. « Il pensait à ses poèmes en
marchant.» Moments privilégiés
En 1962, Félix, accompagné de son père et de
son fils, sont victimes d’un grave accident de voiture. M.
Vinet raconte son déjeuner avec le chansonnier lors de son
retour de l’hôpital. « Il y a eu tellement de gens qui sont
allés le voir. Il y avait même des policiers à sa porte. Félix
a dit à son père : “nous avons été tellement bien accueillis à
l’hôpital que j’ai réservé la même chambre pour nos vacances
l’an prochain!” »
Danny adorait pêcher avec Félix et
son père, Guy Mauffette, hormis le fait que Félix le faisait
creuser pour trouver ses vers. Leurs parties de pêche
finissaient par un souper dans la cuisine avec Doudouche.
Cependant, les talents culinaires de Félix n’avaient
pas le goût de ses talents artistiques. « Il a essayé de faire
une fondue avec du vin blanc et du fromage Kraft. C’était
affreux! » plaisante madame Sutto.
Pour Geneviève,
Félix, c’était mon onc’, un homme qui lui a fait vivre de
beaux moments d’enfance.
« Avec Félix, tu avais l’impression d’être la
personne la plus importante au monde », raconte Geneviève.
Elle n’oubliera jamais les heures passées avec lui. « Je vois
encore ma petite main dans sa grande main. »
Janine Sutto se remémore l’époque où Félix lui chantait ses nouvelles
compositions. « Je pleurais en entendant ses nouvelles
chansons. Il était un grand poète, et j’ai beaucoup
d’admiration pour lui. Il m’a énormément touchée. »
Un chanteur timide
Madame Sutto, Geneviève et Danny étaient
privilégiés d’entendre Félix chanter. « Il ne fallait pas
demander à Félix de chanter. Il arrêtait de chanter lorsqu’on
entrait dans le salon », dit Danny.
Félix aurait reçu
une offre pour faire un spectacle à Valleyfield durant trois
soirs en échange de 3000 $. Il a décliné la proposition en
disant : « les grands arénas, ce n’est pas pour moi.
Emmène-moi dans une petite école. » Il ne travaillait pas pour
l’argent, mais pour l’amour de la langue française et de la
musique, insiste M. Vinet.
Rosaire Vinet raconte ce
soir de 1964 où il a accompagné Félix à Oka en calèche pour un
petit spectacle au domaine des trappistes. « Il me disait que
la guitare ne devait pas avoir froid. Sinon, elle ne pourrait
pas jouer ». Après la soirée, Félix était gêné d’entendre les
éloges des gens. Il préférait partir et terminer la soirée
avec une collation de cretons et de vin blanc dans la cuisine
avec Doudouche à trois heures du matin, se rappelle M. Vinet.
C’est dans la salle paroissiale de Vaudreuil que Félix
a joué Le petit bonheur pour la toute première fois, le
23 octobre 1948. Les paroles de la chanson, maintenant
légendaires, retentissent encore aujourd’hui :
C’est un petit bonheur
Que j’avais ramassé
Il était tout en pleurs
Sur le bord d’un fossé
Quand il m’a vu passer
Il s’est mis à crier :
« Monsieur, ramassez-moi
Chez vous amenez-moi
»
Aujourd’hui, les souvenirs de Félix se raréfient
dans la petite maison aux briques blanches délavées par le
temps. « On dirait qu’il est encore là », confie Danny, jetant
un regard autour de la pièce. Les trois autres acquiescent, et
Mme Sutto laisse échapper quelques larmes. « J’ai toujours
l’impression qu’il va revenir», conclut Geneviève,
nostalgique.

Vingt ans
ont passé, mais il est impossible d’oublier ce personnage,
empreint dans l’histoire de Vaudreuil, surtout pour ceux qui
ont eu le bonheur de le côtoyer
|